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Les sanctions economiques sont largement considerees par les universitaires et les decideurs politiques comme une alternative preferable aux interventions militaires pour faire pression sur les gouvernements afin qu'ils modifient leurs politiques contestables. L'idee est simple : au lieu d'utiliser les armes, il faut exercer une pression economique sur l'elite au pouvoir jusqu' ce qu'elle change de comportement.
Le recours aux sanctions economiques n'a cesse d'augmenter. Selon les donnees recentes de la Global Sanctions Database, le nombre de sanctions actives a augmente de 31 % en 2021 par rapport 2020, et cette tendance la hausse s'est poursuivie en 2022 et 2023.
En Afrique, plusieurs pays font actuellement l'objet de sanctions imposees par les Etats-Unis, les Nations unies ou l'Union europeenne. Parmi ces Etats africains figurent la Republique centrafricaine, la Republique democratique du Congo, la Guinee, la Guinee-Bissau, le Mali, la Libye, la Somalie, le Soudan du Sud et le Zimbabwe. Ce n'est pas une simple concidence si la plupart de ces pays figurent parmi les foyers de faim identifies par le Programme alimentaire mondial.
Les sanctions peuvent avoir des consequences imprevues pour les citoyens et ce sont generalement eux qui en paient le prix. Lorsque les sanctions touchent les systmes alimentaires, l'impact peut tre devastateur.
J'etudie les sanctions economiques et leurs effets negatifs imprevus sur les pays en developpement.
Dans une etude recente menee avec mes collgues, nous avons analyse l'impact des sanctions economiques sur la securite alimentaire dans 90 pays en developpement entre 2000 et 2022. Nous voulions explorer les liens potentiels entre les sanctions et la famine dans un contexte de preoccupation mondiale croissante concernant l'insecurite alimentaire.
Nous nous sommes concentres sur deux indicateurs cles : les prix des denrees alimentaires et la sous-alimentation (c'est--dire la proportion de personnes qui ne consomment pas suffisamment de calories pour mener une vie saine).
Nous avons mesure les prix des denrees alimentaires l'aide de l'indice des prix la consommation des denrees alimentaires de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Cet indice reflte l'evolution du cot global des denrees alimentaires et des boissons non alcoolisees generalement achetees par les menages.
Nous avons egalement utilise le calcul de la prevalence de la sous-alimentation etabli par la mme organisation. Il s'agit d'un indicateur cle de l'objectif de developpement durable 2.1, qui suit les progrs accomplis dans le monde pour eliminer la faim d'ici 2030.
Nos resultats donnent reflechir. Lorsque des sanctions sont en place, les prix des denrees alimentaires augmentent d'environ 1,2 point de pourcentage par rapport aux periodes sans sanctions. Cela peut sembler peu, mais dans les pays faible revenu o les familles consacrent la moitie de leurs revenus l'alimentation, mme de legres augmentations rendent la vie plus difficile. Cela ne tient pas compte d'autres facteurs externes pouvant entraner des hausses de prix, tels que les modles de demande et d'offre.
Nous avons egalement constate que la sous-alimentation augmente de 2 points de pourcentage pendant les periodes de sanctions. Pour les pays o des millions de personnes vivent dej au bord de la famine, cela represente un fardeau supplementaire considerable.
Les sanctions ont des repercussions sur les economies de plusieurs facons, et l'alimentation est souvent prise entre deux feux.
Tout d'abord, les sanctions perturbent les importations alimentaires. Il s'agit d'un problme crucial pour de nombreux pays en developpement qui dependent fortement des marches internationaux pour nourrir leur population. Entre 2021 et 2023, les importations alimentaires de l'Afrique ont totalise environ 97 milliards de dollars americains.
Au niveau national, par exemple, l'Ethiopie et la Libye ont importe pour 3 milliards de dollars de denrees alimentaires, le Soudan pour 2,3 milliards et la Republique democratique du Congo pour 1,2 milliard. Les sanctions peuvent restreindre davantage le commerce ou augmenter les cots de transport, rendant les denrees alimentaires la fois plus rares et plus chres.
Deuximement, les sanctions limitent l'accs aux intrants agricoles essentiels, tels que les engrais, les pesticides et les machines. Elles entravent egalement les transferts de technologie. Par exemple, les agriculteurs d'Afrique subsaharienne n'utilisent en moyenne que 9 kg d'engrais par hectare de terres arables, contre 73 kg en Amerique latine et 100 kg en Asie du Sud. Ces contraintes reduisent les rendements, augmentent les cots de production et rendent plus difficile le maintien de la production pour les agriculteurs.
Troisimement, les sanctions ebranlent les systmes financiers, reduisent les revenus des populations et encouragent la thesaurisation. Les menages qui disposent dej d'un budget serre sont contraints de reduire leurs depenses ou de se tourner vers des aliments moins chers et moins nutritifs.
Enfin, les sanctions entranent souvent une reduction de l'aide alimentaire, car les pays vises perdent leur accs l'aide internationale. Par exemple, la recente suspension de l'aide humanitaire americaine au Soudan a contraint 80 % des cuisines d'urgence du pays fermer. Cet impact est particulirement grave etant donne que certains des plus grands donateurs alimentaires, tels que les Etats-Unis et l'Union europeenne, sont egalement parmi les pays qui recourent le plus frequemment aux sanctions.
Le resultat final est simple : des prix alimentaires plus eleves, moins de nourriture sur la table et plus de famine.
Nous avons egalement constate que le type de sanction a son importance :
Les sanctions commerciales qui bloquent les importations et les exportations sont celles qui font le plus augmenter les prix des denrees alimentaires. Les sanctions financires qui glent les avoirs ou coupent l'accs aux services bancaires sont egalement prejudiciables, car elles perturbent indirectement le commerce agricole.
Lorsque les pays sont confrontes la fois des sanctions commerciales, financires et de circulation, les dommages sont considerables : les prix des denrees alimentaires augmentent de plus de 3,5 points de pourcentage et la faim augmente fortement.
L'identite de l'auteur des sanctions a egalement son importance. Les sanctions de l'Union europeenne ont entrane la plus forte hausse des prix alimentaires, tandis que celles de l'ONU ont eu le plus grand impact sur la faim, augmentant la sous-alimentation de prs de 6 points de pourcentage.
L'ONU met en garde depuis des annees contre l'utilisation de la nourriture comme arme. En 2018, la resolution 2417 a explicitement condamne la famine comme outil de guerre ou de pression politique. Pourtant, dans la pratique, les sanctions restreignent souvent l'accs la nourriture, aux medicaments et aux intrants agricoles, mme lorsque des exemptions humanitaires existent sur le papier.
L'insecurite alimentaire en Afrique s'aggrave. Selon l'Organisation mondiale de la sante, une personne sur cinq sur le continent est confrontee la faim, et le nombre de personnes sous-alimentees continue d'augmenter. Les sanctions aggravent cette crise.
Et le dilemme moral est evident. Les personnes les plus touchees - les familles pauvres, les petits agriculteurs et les enfants - sont celles qui sont les moins responsables du comportement qui declenche les sanctions.
Si les sanctions visent punir les regimes, elles punissent souvent les citoyens ordinaires la place.
Les sanctions ne sont pas prs de disparatre de la politique mondiale. Mais leur conception et leurs consequences humanitaires doivent tre repensees. Trois mesures pourraient reduire les dommages :
Premirement, renforcer les exemptions humanitaires : veiller ce que les denrees alimentaires, les engrais et l'aide puissent circuler librement, sans tre bloques.
Deuximement, suivre l'impact des sanctions : les agences internationales telles que l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (Pam) devraient surveiller l'impact des sanctions sur les systmes alimentaires et tirer rapidement la sonnette d'alarme.
Troisimement, repenser la strategie : si les sanctions finissent par alimenter la faim, l'instabilite et les migrations, elles peuvent faire plus de mal que de bien long terme.
Si le monde souhaite reellement eradiquer la faim d'ici 2030, il ne peut ignorer les consequences imprevues des sanctions. Celles-ci doivent donc tre repensees afin de proteger les plus vulnerables, sans quoi elles risquent de devenir non seulement un outil diplomatique, mais aussi un facteur de crises alimentaires.



















