Diplomes, mais sans emploi : une enqute montre le paradoxe des jeunes Africains

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Etudiez assidment, obtenez votre diplome, puis decrochez en toute confiance un emploi stable et bien remunere. C'est depuis longtemps ainsi que l'on imagine la manire de s'assurer un moyen de subsistance : en suivant des etapes claires et previsibles. Mais cette vision est de plus en plus eloignee de la realite. Les emplois srs ne sont plus garantis aprs l'obtention d'un diplome de l'enseignement superieur.

Il est difficile d'obtenir des donnees fiables et actualisees sur le chomage des diplomes en Afrique. Une etude du British Council realisee en 2014 estimait que prs d'un diplome nigerian sur quatre (23,1 %) etait au chomage. Au Kenya, selon cette etude, il fallait en moyenne cinq ans aux diplomes pour trouver leur premier emploi. En Afrique du Sud, le taux de chomage des diplomes n'etait que de 5,8 % en 2008. En 2023, ce chiffre avait plus que double pour atteindre 11,8 %. Si l'on s'interesse plus particulirement aux jeunes diplomes ges de 20 29 ans, qui constituent un indicateur utile pour ceux qui entrent sur le marche du travail, le chiffre est encore plus frappant : prs d'un sur trois (30,3 %) etait au chomage en 2023.

Ces chiffres sont revelateurs d'une crise. Le decalage entre les diplomes et les opportunites montre clairement qu'il est essentiel de trouver divers moyens de gagner sa vie.

Que font donc les diplomes pour gagner leur vie ? Nous avons recemment mene une etude portant sur plus de 500 diplomes africains de l'enseignement superieur issus de 21 universites (neuf dans des pays africains et 12 dans d'autres pays) sur une periode de cinq ans afin d'apporter quelques reponses.

Les resultats montrent que les diplomes se constituent des moyens de subsistance partir de multiples sources plutot que de suivre une carrire lineaire. Leurs parcours sont complexes. Seuls 16 % de l'echantillon total sont passes sans encombre de l'enseignement superieur un emploi et sont restes en poste pendant la periode couverte par l'enqute.

Fort de ce constat, les universites peuvent aider fournir aux diplomes les competences et les ressources dont ils auront besoin dans le monde actif.

L'etude montre que les diplomes africains font preuve d'ingeniosite pour generer des revenus. partir de leurs reponses, nous avons identifie certaines tendances.

Tout d'abord, ils exercent plusieurs activites. Prs de la moitie des personnes interrogees exercaient plus d'une activite, par exemple un emploi tout en gerant une activite secondaire ou en poursuivant leurs etudes. Un diplome ougandais a explique comment il jonglait entre un emploi salarie, des projets agricoles familiaux et la poursuite de ses etudes.

Deuximement, ils font de l'education elle-mme un moyen de subsistance. Les bourses, les diplomes de troisime cycle et les possibilites de recherche leur apportent la fois des revenus et une certaine stabilite. D'autres utilisent le sous-emploi (des emplois qui ne correspondent pas leurs qualifications, leurs competences ou leurs ambitions) comme tremplin, acquerant de l'experience en attendant de meilleures opportunites.

Troisimement, l'entrepreneuriat ou le travail independant ont un role jouer. Si seule une petite minorite compte uniquement sur sa propre entreprise, environ un cinquime des diplomes completent leurs revenus de cette manire. Certains vendent des marchandises, d'autres creent des ONG ou des entreprises sociales, et beaucoup considrent l'entrepreneuriat comme un filet de securite dans un marche du travail imprevisible.

Mais il ne s'agit pas seulement d'une question de necessite. Les diplomes sont motives par les opportunites, les projets passionnants et la possibilite de construire quelque chose qui leur appartient, souvent avec des membres de leur famille. Cela remet en question l'idee repandue selon laquelle l'entrepreneuriat en Afrique n'est motive que par le desespoir. En realite, la necessite et l'opportunite se recoupent, et toutes deux font partie de la manire dont les diplomes gagnent leur vie.

Les parcours decrits par les diplomes ne correspondent pas l'image conventionnelle de personnes coincees ou sans emploi . Au contraire, ils sont marques par le mouvement, l'improvisation et la reinvention continue.

Mme lorsqu'ils sont sous-employes, les diplomes decrivent souvent leur travail comme digne ou, tout le moins, comme un tremplin. Ils investissent dans leur avenir, affinent leurs competences et se constituent des reseaux.

Ce type d'autonomie (la capacite naviguer dans l'incertitude et imaginer d'autres futurs) est une ressource cruciale. Elle permet aux jeunes Africains de trouver la dignite et un but dans des contextes o le soutien institutionnel et les opportunites d'emploi sont limites.

Ces conclusions soulvent des questions difficiles pour les universites. Si le parcours entre l'education et l'emploi est si complexe, quel role l'enseignement superieur devrait-il jouer dans la preparation des diplomes ? Nos recherches apportent quelques reponses :

Tout d'abord, les universites doivent cesser de s'accrocher des concepts depasses tels que l'employabilite . Les diplomes ne sont pas des passeports pour des emplois stables. Au contraire, l'education devrait preparer les etudiants des moyens de subsistance diversifies et non lineaires. Cela signifie qu'il faut enseigner non seulement des competences techniques, mais aussi la resilience, l'adaptabilite et l'esprit d'entreprise.

L'education l'entrepreneuriat est un point de depart. Des cours sur la planification d'entreprise, la gestion financire et le reseautage peuvent aider les diplomes qui souhaitent creer ou perenniser une entreprise.

Mais les competences seules ne suffisent pas. Sans ecosystmes favorables, tels que des incubateurs, l'accs au financement et le mentorat, de nombreuses petites entreprises echouent. Les universites pourraient servir de plateformes, mettant en relation les etudiants et les diplomes avec les programmes gouvernementaux, les partenaires du secteur prive et les reseaux d'anciens elves. Il est necessaire de forger des partenariats entre les universites et les agences gouvernementales, comme l'Agence nationale pour le developpement de la jeunesse (National Youth Development Agency) en Afrique du Sud, qui finance des projets entrepreneuriaux.

Les services d'orientation professionnelle doivent egalement evoluer. Plutot que de se concentrer uniquement sur le placement professionnel, les universites devraient aider les etudiants explorer plusieurs parcours professionnels, se constituer un capital social et acceder des opportunites de diversification de leurs revenus. Des ressources pratiques, telles que des espaces de coworking, des formations courtes ou des micro-certifications permettant aux diplomes d'acquerir rapidement de nouvelles competences, ainsi que des financements de demarrage, pourraient donner aux diplomes une longueur d'avance.

Enfin, les reseaux d'anciens elves constituent un atout puissant mais sous-utilise. Mettre en avant les diplomes qui ont reussi diversifier leurs revenus peut inspirer les autres et changer le discours dominant.

En resume, l'education ne doit plus tre consideree simplement comme un tremplin vers un emploi salarie, mais comme une plateforme permettant de se construire des moyens de subsistance flexibles et multidimensionnels.

La population jeune africaine continue de crotre, et le marche du travail ne va pas soudainement s'etendre pour repondre la demande. Cette realite peut sembler decourageante. Mais les histoires des jeunes diplomes temoignent egalement de leur resilience, de leur creativite et de leur determination. Ils n'attendent pas passivement un emploi, ils construisent activement leur avenir, souvent contre toute attente. Les universites et autres etablissements d'enseignement superieur doivent rattraper leur retard. En soutenant l'entrepreneuriat, en favorisant les reseaux et en reconnaissant la realite des transitions non lineaires, ils peuvent aider les diplomes naviguer dans l'incertitude avec confiance.

L'avenir du travail en Afrique ne sera pas defini par des transitions en douceur, mais par des enchevtrements complexes. Reconnatre et soutenir ces enchevtrements pourrait tre l'une des tches les plus importantes de l'enseignement superieur dans les decennies venir.

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